L'Oeuvre au noir - Marguerite Yourcenar

Publié le par Davalian

myoaun.jpg

Couronné par l’obtention du prix Femina en 1968 (tout un symbole), il est facile de faire de L’œuvre au noir le chef d’œuvre de Marguerite Yourcenar. Sa lecture n’est pas franchement des plus faciles. Une première expérience m’a quelque peu déçu. Me sentant contraint de relire cet ouvrage quelques mois plus tard et fort de ce premier sentiment, me voici cette fois… moins déçu et plutôt satisfait. Pourtant je lui préfère – et de loin – les Mémoires d’Hadrien ou les deux premiers tomes du Labyrinthe des mondes.

Zénon, le protagoniste, multiplie les casquettes comme à l’envie : moine, médecin, alchimiste. Le voilà lancé sur les routes de Flandre et de la future – et encore lointaine – Allemagne. D’autres contrées sont visitées ou parcourues mais elles tiennent une moindre place dans l’intrigue. Est-il besoin de dire qu’il s’agit d’un véritable roman historique et que celui-ci se déroule entre ce qui semble être un Moyen-âge couchant et l’orée d’une timide Renaissance qui s’ignore encore ? Oui, car le personnage n’interviendra que de manière marginale dans l’histoire de son temps. S’il est sensé prendre part aux bouleversements de son temps, ceux-ci concernent les idées et la place prise par le libre arbitre. Écrit au fil de sa vie d’intellectuelle, l’ouvrage est une geste voltairienne à la Tolérance, sous le couvert des guerres de religion ou l’arbitraire et l’intransigeance étaient de rigueur. 

Il n’est pas vraiment question ici d’alchimie au sens de science occulte. Du moins pas dans son sens matériel mais philosophique. Il s’agit plutôt d’une réflexion relative à la place de l’homme et au dépassement de soi. Par bien des égards, la lecture m’a fait penser à certains passages du Parfum de Patrick Süskind. Ne serait-ce que par la disparition rapide des personnages secondaires ou par la non exploitation d’un thème central (ici la science occulte pour les meurtres en série là-bas). L’œuvre n’en reste pas moins intéressante, de par cette plongée dans le XVIème siècle et les épisodes évoquées : Munster, les destinées des familles, les jeux de puissants et la misère du commun.

L’auteure milite pour une humanité qui s’oublie : qu’il s’agisse du XVIème ou du XXème (voir du XXIème) siècle, le constat est toujours le même. Si le destin du protagoniste est bien vite scellé, le lecteur ne peut que condamner une conception, fort heureusement datée et passée de la justice. Sans en dévoiler plus qu’il n’est nécessaire, Zénon n’a rien à envier au Meursault de L'Étranger de Camus. Une lecture de référence certes, mais à réserver à un public averti et motivé.

Publié dans Marguerite Yourcenar

Commenter cet article